jeudi 13 avril 2017

Si je devais recommencer ma vie, je n’y voudrais rien changer ; seulement j’ouvrirais un peu plus grand les yeux. (Jules Renard)

 
Je t’ai vu et devins vide
Ce vide, plus beau que l’existence,
occulte l’existence
Pourtant, quand il est là,
l’existence brille et se décuple 

*

Je suis l'atome, je suis le globe du Soleil,

A l'atome, je dis : demeure.
Et au soleil : arrête-toi.

Je suis la lueur de l'aube,
je suis l'haleine du soir,

Je suis le murmure du bocage,
la masse ondoyante de la mer.

Je suis l'étincelle de la pierre,
L’œil d'or du métal

Je suis à la fois le nuage et la pluie,
J’ai arrosé la prairie.

Purifie-toi des attributs du moi,
Afin de pouvoir contempler ta propre essence pure.


Le bien-aimé est venu
Et sur moi il a pleuré

À la fin je ne savais plus
Qui était l'amant, lui ou moi
Qui était l'aimé, lui ou moi

˜”*°•✿•°*”˜

Heureux le moment où nous serons assis dans le palais

Toi et moi,

Avec deux formes et deux visages, mais une seule âme,

Toi et moi.

Les couleurs du bosquet et les voix des oiseaux
Nous conféreront l'immortalité
Au moment où nous entrerons dans le jardin

(Djalâl ad-Dîn Rûmî, 1207-1273 جلال‌الدین محمد رومی)


lundi 10 avril 2017

Quand on est né dans une alvéole, qu'on a grandi dans un couloir, qu'on travaille dans une cellule et qu'on prend ses vacances dans un solarium plein à craquer, monter à l'air libre avec le ciel au-dessus de sa tête pour toute perspective, c'est risquer la dépression nerveuse, tout simplement. (Asimov – Fondation)

 
Dans les grandes villes, les hommes sont surtout préoccupés de trouver un mode de vie original; ils ne découvrent rien qui vaille et leur théorie de l'existence n'a pas le moindre sens, mais ils donnent l'impression d'avoir trouvé du nouveau.

Dans le Bas-Pays, au contraire, on naît, on vit, on aime, on déteste et on meurt selon les vieux systèmes et les gens se moquent absolument de recommencer ''Roméo & Juliette'', ''Cavaleria Rusticana'', Tristan & Yseult'' et autres histoires anciennes. Aussi c'est l'éternel recommencement, une répétition sans fin des mêmes faits ordinaires, 
des histoires vieilles comme le Pont-Neuf.

Mais à la fin, quand le trait est tiré et que la somme est faite, ceux du bas-Pays finissent sous terre exactement comme les gens qui ont des lettres, avec cette différence que les gens des villes, quand ils meurent, sont plus enragés que les autres parce qu'ils sont furieux de mourir d'une façon banale, tandis que ceux des campagnes 
regrettent seulement de s'en aller de la vie.

La culture est la plus sale invention du monde parce que, outre la vie, elle gâche la mort.

(Le petit monde de Don Camillo – Giovanni Guareschi)


vendredi 7 avril 2017

Un patrimoine bien à nous : les heures où nous n'avons rien fait... Ce sont elles qui nous forment, qui nous individualisent, qui nous rendent dissemblables. (Emil Michel Cioran - Aveux et anathèmes)


  Ils s'étaient donné rendez-vous au nord de Paris dans une ancienne imprimerie que double slash Voernoodt point con avait achetée une bouchée de pain (bien sûr...) et voulait transformer en loft sublime (bis). [...]

- Alors? Qu'est-ce que t'en penses?

C'était un lieu magnifique. Les volumes, la lumière, la densité, 
l'écho du silence, même, tout était... droit.

- Et c'est à l'abandon comme ça depuis dix ans, précisa-t-il 
en broyant son mégot sur le sol en mosaïque.

Charles ne l'entendit pas. Il lui semblait plutôt que c'était la pause déjeuner et qu'ils allaient tous revenir d'une seconde à l'autre, remettre leurs machines en route, tirer leurs tabourets, plaisanter, ouvrir ces centaines de casiers extraordinaires, soulever ce bidon d'encre posé là, jeter un œil à l'énorme horloge cerclée de plomb qui les dominait tous et tout faire repartir dans un boucan d'enfer.

Il s'éloigna encore et alla jeter un œil à la vitre du bureau.

Les poignées des tiroirs, les dossiers des chaises, le bois des tampons, les reliures des livres de comptes, tout ici, avait ce beau poli des ans et de la main.

- Bon, là on s'en rend pas compte à cause du bordel, mais imagine ça 
une fois propre... Sacrée surface pas vrai?

Charles admira un outil, une espèce de loupe très étrange qu'il glissa dans sa poche.

- Pas vrai? tintèrent les clés du quat'quat'.
- Si, si... une sacrée surface comme tu dis...
- Comment tu vois ça alors? Qu'est-ce que tu ferais?
- Moi?
- Ben oui, toi... Ça fait des mois que je t'attends, je te signale! Et j'ai la taxe foncière 
au cul pendant ce temps-là! Ha! Ha! (Il rit.)
- Moi je ne ferais rien. Je ne toucherais à rien. J'habiterais ailleurs et viendrais ici 
pour me reposer. Pour lire. Pour réfléchir...
- Tu plaisantes, là?
- Oui, mentit Charles.
- Ho, t'es bizarre aujourd'hui, non?
- Décalage horaire. Bon... Tu as des plans?
- Dans la voiture...
- Bien. Eh ben on peut y aller alors...
- Aller où?
- Rentrer.
- Mais tu ne fais pas le tour?
- Quel tour?
- Je sais pas, moi... à l'extérieur...
- Je reviendrai.
- Mais? Tu ne m'as même pas demandé ce que je voulais...
- Oh... soupira Charles, je le sais ce que tu veux , va... Tu veux que ça reste un peu brut juste ce qu'il faut mais bien confortable comme il faut. Tu veux des sols en béton, ou en bois un peu rough genre plancher de wagon, tu veux une passerelle avec un chemin en verre et des rampes en acier brossé, là-bas, tu veux une cuisine high-tech, du matos de pro, un truc à la Boffi ou Bulthaup, j'imagine... Tu veux de la lave, du granit ou de l'ardoise. Tu veux de la lumière, des lignes pures, des matériaux nobles et de la charte écolo. Tu veux un grand bureau, des rayonnages sur mesure, des cheminées scandinaves et sûrement une salle de projection, non? Et pour l'extérieur, j'ai le paysagiste qu'il te faut, un type qui te fera un jardin en mouvement, comme ils disent, avec des graines équitables et un système d'arrosage intégré. Et même une de ces piscines hors de prix qui sauvent l'honneur. Tu sais, sauvage mais bonne à boire...

Il caressa les poutrelles.

- Sans oublier le pack ''domotique, système d'alarme, digicode à caméra et portail automatique'', cela allait sans dire...
- …
- Je me trompe?
- Euh... non... Mais comment t'as deviné?
- Bah...

Il était déjà dehors et s'interdisait de se retourner vers le carnage à venir.

- C'est mon métier

(La consolante -Anna Gavalda)



lundi 3 avril 2017

Je vous en prie, à l’avenir ne parlez jamais de moi. Il y a des gens qui croient que tout ce qu’ils lisent est la vérité ; et vous le savez, le ridicule tue… or, je veux vivre encore. (Léon Bonnat)


Mais s’il advenait, malgré tout, que l’humanité perde son dernier combat et soit ainsi contrainte de céder la place aux machines post-humaines, dans le monde dévasté du libéralisme victorieux, il resterait encore une vérité ineffaçable. La richesse suprême pour un être humain - et la clé de son bonheur - a toujours été l’accord avec soi-même. C’est un luxe que tous ceux qui consacrent leur bref passage sur terre à dominer et exploiter leurs semblables ne connaîtront jamais. Quand bien même l’avenir leur appartiendrait.

(Jean-Claude Michéa - L'empire du moindre mal)

 

mercredi 29 mars 2017

Ce château ne vit plus, il dort. Ce château dort debout et nous sommes ses rêves. (Cocteau – Les Chevaliers de la Table Ronde)

 
- Dis-moi, comment est-ce, en ce monde inconnu?
Les morts vont-ils, errant main dans la main?
Est-on agrippé en chemin par des spectres aux doigts exsangues?
Ou bien vit-on dans un frisson de joie?
L'air est-il plein du souffle d'esprits tournoyants, ou du parfum des asphodèles?
Y a-t-il, ça et là, des étangs pour ouvrir à nos regards las, le miroir d'un calme éternel?
Et de grands anges blancs, sans ailes et sans mémoire, marchent-ils en silence le long des berges bleues où se penchent les lys?

- … Il n'y a que le froid... et l'horreur d'être vierge...

(Chroniques de la Terre Fixe, Le monde d'Arkadi – Les yeux d'Or-Fé – Caza)

dimanche 26 mars 2017

Tandis que je parle, la nuit humide a touché les bornes qui se dressent sur le rivage de l'Hespérie, nous ne sommes pas libres de tarder davantage; on nous appelle; les ténèbres se sont dissipés et l'Aurore luit. (Ovide)


" Celui qui ment souvent et veut qu'on le croie,
avec des gens privés de sens se louera lui-même,
car il dépense le vent des paroles à la place d'autre richesse,
alors, celui à qui il a fait des promesses ne recevra rien :
un accord ou un refus, pour lui, c'est du pareil au même!
ceux qui accepteront semblable marchandise
de tromperie peuvent savoir ceci :
trop crédules, ils n'auront rien au soir de leur vie." 

(Peire Cardenal)

dimanche 19 mars 2017

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres. (Antonio Gramsci)


je suis né d’une erreur du vent et de la mer
c’est pourquoi j’ai vécu au rythme des marées
entre les hommes et Dieu je n’ai pas pu choisir
poisson-lune égaré sur un trottoir vitreux

je n’ai fait que passer sans pouvoir respirer
un enfant replié s’est pris dans ma mémoire
qui m’empêche d’atteindre au pays d’où je viens
quand trouverai-je enfin de quoi crever mes yeux
sur le plancher glissant d’une barque fantôme

si je viens à mourir qu’on me jette à la mer
dans l’aube bleue des sables je trouverai ma route
j’arriverai enfin à cette grande fête
où mon corps fait surface à l’intérieur du sel

(Tristan Cabral)